1. L'île


    datte: 18/06/2017, Catégories: nonéro, Auteur: HugoH, Source: Revebebe

    Cahotant dans les brumes de chaleur, le petit bateau s’éloigne lentement des côtes ramassées de la grande île. La journée tourne lentement, tirant de la surface de la mer un scintillement aveuglant. Karl serre le gouvernail, tout en recomptant les sacs de vivres disposés sur le sol. Énumère mentalement la liste de ce qu’il devait acheter. Il ne manque rien. A priori, il a fait ce qu’il fallait. Des légumes, du poisson, des fruits. Ces bons fruits gorgés d’eau, comme ce genre de région sait en produire. Il débouche une bouteille de bière qu’il vient de tirer d’une petite glacière bleue. Et, tout en tenant le cap, savoure cette grisante solitude. En ces moments étranges, il a la curieuse sensation de filer vers des contrées oubliées. Ses pensées sont si légères qu’elles ne peuvent former un tout cohérent. Karl pousse le moteur. Qui tourne déjà à plein régime. Ce genre de bateau, ça ne va pas très loin, ça ne dépasse pas une certaine vitesse. Des vaguelettes roulent sous la coque. À sa droite, des petits oiseaux sombres mitraillent le soleil. Il les reconnaît, tout comme il reconnaît ce gros rocher qui précède la petite île. Son île. Karl a longtemps hésité entre cette mer amorphe, plate comme le monde avant Galilée, et un océan plus vigoureux. Quelque chose de puissant. Une force qui les protégerait davantage. Mais c’est assurément plus dangereux. Hostile aux enfants surtout. Des vagues terribles, des contre-courants froids et profonds, des marées brusques qui dénudent ... l’espace. Il vire doucement de bord. Jette un dernier regard vers le nord. Là-bas, bien au loin, derrière la ligne d’horizon qui se chargera de minces vaisseaux pourpres dans le soir tombant, il subsiste encore une tension, vivace, menaçante. Mais autant qu’il peut en juger, elle ne parvient plus ici que par de maigres écumes. Longtemps, Karl S avait été convaincu d’être heureux. Aux yeux de tous, il paraissait un homme solide. Un homme dont les bases étaient solidement arrimées au monde. Un de ces hommes qui bougent avec la planète, respectant les mutations, allant même jusqu’à les anticiper, et pour lesquels des mots comme économie de marché, mondialisation ou flux financiers ne sont ni des hérésies ni des menaces. Faire de l’argent, bonifier les placements, comprendre les flux souterrains des marchés, tous ces dons lui avaient été offerts. Il dirigeait les opérations financières d’un grand groupe. Enchaînait les journées de quinze heures, pianotait sur son portable jusque dans les toilettes marbrées de sa belle demeure. Ses commissions, associées à une sérieuse science du placement, lui assuraient à lui et sa famille d’importants revenus. Sans parler du patrimoine de Sophia, sa femme. Dans son bureau, il y avait justement une photo d’elle, belle, élancée, portant sur ses épaules graciles le poids d’une éducation stricte et argentée, il y en avait aussi une de sa fille Léane, la même en plus petite. Était-ce possible de se ressembler autant ? Puis bientôt, il y en avait eu une ...
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